LA FIN DE LA PENSÉE UNIQUE

I1 aura donc suffi qu'un gouvernement (français, en l'occurrence) se mette à honorer - au moins partiellement - ses promesses électorales, que le club des patrons (oserai-je dire: la bourgeoisie ?) fasse souffler un vent de guerre civile. Quel aveu: on se fout de la démocratie et des programmes électoraux dès qu'ils touchent à l'intérêt, au privilège et au pouvoir économique.

Jean Gandois, Patron des patrons français démissionne - pour laisser la place aux "tueurs", suggère-t-il. Quel aveu ! La guerre des classes redécouverte! Trois étages plus bas et à quelques kilomètres de la frontière française, un scribe payé par l'Eglise catholique s'empresse de rallier les"tueurs". "Au fétichisme (sic) de la gauche - les 35 heures - Jospin a rendu un mauvais service" etc. (Luxemburger Wort, 17 octobre 1997). Sans doute pour nous confirmer que le conservatisme catholique sait toujours retrouver les siens - et tant pis pour les syndicalistes chrétiens, l'abbé Pierre et le sermon sur la montagne. (On en a vu d'autres, d'ailleurs.)

L'espèce de "lutte finale" proclamée par le patronat et ses clercs a un mérite: elle nous rappelle que les questions sociales sont l'enjeu d'intérêts opposés et de conflits. L'idéologie du consensus qui n'a souvent servi qu'à immuniser les dogmes de la "pensée unique" et à berner les salarié/es est abandonnée par ceux-là même qui l'avaient utilisée: ils pensent encore qu'ils sont les plus forts.

Mais déjà la victoire de la gauche française est due à un large rejet des dogmes ultralibéraux qui gouvernent l'Europe depuis une vingtaine d'années. Tout le monde ne croit plus que la modération salariale, les cadeaux fiscaux, la flexibilité du travail etc. puissent conduire à la relance et donc à la création d'emplois. Difficile d'y croire, il est vrai, au vu des résultats!

Le climat a changé. Les mouvements sociaux, notamment ceux de novembre-décembre 1995, les prises de paroles répétées d' intellectuels agacés par la pensée unique, et le résultat électoral ont fait changer le climat en France, et partant en Europe. Sans ce changement - qui eût osé imaginer un "sommet de l'emploi"'? Et l'on peut espérer une certaine contagion. Voyez l'Italie - ou même, plus modestement, les prises de position légèrement plus hardies des syndicats luxembourgeois, en matière de temps de travail, par exemple.

Gardons-nous de crier victoire! Les initiatives du gouvernement français ne sont pas sans ambiguïtés. Ayant signé (ou dû signer, peu importe) le fameux pacte de stabilité à Am sterdam, il annonce des mesures fortes en matière de réduction du temps de travail et de création d'emplois. Ses démarches sont contradictoires, et son combat sera difficile. D'autant que les gauches européennes qui devraient le soutenir font plutôt piètre figure, et notamment les partis sociaux-démocrates. Un Schroeder en Allemagne qui épouse de plus en plus la vision libérale de la société ne saurait être d'un grand appui pour une coalition de la "gauche plurielle" qui prétend rompre avec ce même libéralisme.

La Bundesbank, n'étant soumis à aucun contrôle démocratique, se fout encore du climat social, elle continue comme avant: obsédée par sa lutte anti-inflationniste (qui protège les avoirs et les pouvoirs d'argent), alors que l'inflation est quasi inexistante, elle hausse les taux d'intérêts - et tant pis pour l'emploi. La Banque de France, malgré le gouvernement de gauche, lui emboîte le pas.

Plus près de chez nous, la convention collective à l'ARBED résonne comme une gifle. Malgré les énormes gains de productivité des dernières décennies, aucune amélioration salariale. Pis: au milieu d'un chômage croissant, aucune avancée sur le temps de travail. La sidérurgie pourtant - dont l'actionnaire principal est toujours l'Etat luxembourgeois -aurait pu être un terrain exemplaire pour une telle initiative. Du genre: trente heures par semaine sans perte de salaire avec, obligatoirement, quelques 1.500 embauches nouvelles. A partir d'un tel cadre, on aurait pu négocier les modalités de financement incluant éventuellement les économies en indemnités de chômage, mais aussi les gains de productivité et les bénéfices du groupe ARBED. Et on aurait dû entamer un projet sérieux de reconstruction économique dans le Sud du pays. Rien de tel, pourtant!

Quelque petit que soit le Luxembourg, sa gauche - toutes tendances confondues - devrait apporter au gouvernement Jospin et à la gauche fançaise son soutien explicite et actif - fût-il critique. La présidence luxembourgeoise fournirait une bonne occasion pour mieux se faire entendre - en soulevant, en même temps, les problèmes sociaux bien de chez nous, afin de dépasser les abandons décourageants et les fausses solutions, d'explorer les pistes nouvelles permettant de se dégager de la logique archaique de 1'ultralibéralisme.

André Hoffmann

 

P.S. - Le relatif succès du numéro initial nous a encouragés à continuer. La présidence luxembourgeoise d'une Union Européenne qui pourrait se trouver à. la croisée des chemins nous a fourni assez naturellement le sujet de notre dossier - et l'extension du cercle de nos collaborateurs/trices nous a permis d aborder d'autres sujets non moins brûlants et essentiels.

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